
| Gilles Manero est un homme discret. Perdu dans ses pensées,
le regard sombre, la tête ailleurs peut-être. Il lui arrive
de s’absenter, d’oublier votre présence et de couper
court à une conversation sans même en être conscient.
Parti, loin déjà, vers d’autres horizons, vers d’autres
aventures, retournant dans sa tête des idées qui verront
le jour dans son prochain dessin. Plus la peine pour vous d’essayer
de franchir la porte de son esprit en ébullition. Ebullition calme, rêveuse. Il ne vous entend plus, ni même ne vous voit, les yeux tournés vers le spectacle intérieur qu’il se joue à lui-même, à l’abri des regards indiscrets. Idées qui fusent sans crier gare et l’entraînent vers tous les chemins susceptibles de rendre compte de ce foisonnement : la photographie tout d’abord. Parti dans la création, le regard photographique, le cadrage en bandoulière, à la recherche des lieux désertés par l’homme. Déshérense, vacance, solitude, désolation, déréliction, la place est toute entière laissée à la lumière, à l’espace de créer. Sentiment d’abandon. Les lieux étaient habités et ne le sont plus, si ce n’est … plus. L’artiste intervient sur l’image, tout d’abord discrètement et peu à peu de manière plus affirmée. Des personnages étranges peuplent son monde. Glissons-nous en coulisses : les dessins sont tout d’abord photographiés, développés, virés, repeints. Ce long mûrissement de l’image l’occupera durant tout le début des années 1990. Puis, voici la pâte à sel qui cèdera bientôt la place à la pâte à modeler plus résistante. Intégrée dans des “boîtages” en cartons recouverts de papier, ou en liège. Des scènes improbables venues d’un monde onirique. Le matériau est important. S’il arrive à l’artiste de créer de manière plus traditionnelle, pinceau, peinture et toile se laissant amadouer par son monde si personnel, il aime tout particulièrement les supports plus inédits comme les disques vinyles trouvés en brocante ou donnés à lui par un sien ami. Des objets de brocante, oubliés par le temps, resurgis sous son regard, retrouvent vie, une existence bien différente de celle qui les occupait en un passé plus ancien. ![]() Dernière trouvaille issue de ses pérégrinations : un livre du XVIIIè siècle consacré à l’anatomie. Sur les pages mouchetées par les ans, les corps, les muscles dévoilés, les ligaments et les nerfs à vif enchantent l’artiste. Le font pénétrer au fond des êtres. Les légendes, obscures pour le novice, l’entraînent à extrapoler d’autres membres encore, des affections étranges et singulières, entre malaise et drôlerie. Son monde prend possession de notre corps, ne se laissant jamais dérouter par le nouveau médium choisi par ce créateur itinérant, déclinant à l’infini les supports et les techniques pour laisser libre cours au peuple onirique, amical, vivant, fourmillant dans son imaginaire et dans la moindre de ses créations. L’artiste au travail est consciencieux, patient et appliqué. Perfectionniste. Découpant, collant, dessinant, peignant jusqu’à ce que la vie apparaisse enfin là, sous ses yeux, dans ses mains. C’est après son travail “officiel” et rémunérateur, le soir venu, qu’il s’assoit à son bureau, pose sa pipe, se libère un petit espace dans le foisonnement des papiers, courriers en souffrance, photos, images d’artistes aimés, pots à pinceaux et à crayons qui envahissent son espace de création pour à nouveau se plonger dans son univers, nous offrant les couleurs du passé, un anachronisme décalé et merveilleux qui nous emporte loin sur les chemins d’un imaginaire absolu. Ne le dérangez plus. Anne Billon |

Expositions
Collections publiques et privées
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