
Marc Bourlier, ou la tendresse de l’homme des boisLes figures humaines que sculpte Marc Bourlier se dressent, s’érigent, s’élèvent, semblent parfois grimper, montent. Elles seraient des personnes (ou des personnages), des corps, des individus, des créatures. Elles sont simples, dépouillées, à la limite élémentaires, presque sommaires. Elles s’affirment, s’imposent avec clarté et évidence, avec force. Elles se manifestent. Elles se définissent. Elles choisissent l’essentiel.Les figures humaines de Marc Bourlier sont nécessaires, simplifiées. Elles obéissent à une logique vitale. Il y a quelques années (par exemple en 1996, pour l’Ange 35), Marc Bourlier représentait les bras, les jambes, le sexe de ses sculptures. Depuis ces figurent (toujours humaines) n’ont pas de jambes, ni de bras. Elles sont plus sexuées. Elles échappent à tout psychologisme, à toute anecdote, à l’abstraction. Elles se dérobent à toute explication, à tout commentaire, à toute fable. Elles manifestent leur présence intransmissible, leur énergie perplexe et incessante, leur vigueur opiniâtre, leur puissance ininterrompue. Les figures humaines de Marc Bourlier se situent du côté du général, du côté du constant. Elles s’écartent du singulier, de l’exceptionnel, du spécial, de l’inhabituel. Le général privilégie l’humble, le modeste, le discret, le réservé. Dans ces figures humaines, il n’y a nul hiératisme. Elles ne sont jamais solennelles, ni graves, ni pompeuses, ni superbes, ni majestueuses. Elles tiennent à distances les rites, les cérémonies, les fêtes. Elles sont cocasses, étonnées, désorientées, ébahies, démunies, peut-être malmenées par l’existence, peut- être apeurées, inquiètes, égarées, préoccupées. Elles s’interrogent. Elles questionnent. Que cherchent-elles ? Ces figures humaines sont peut-être proches des personnages du poète Henri Michaux : “On est chassé de ses propriétés, sans propriétés, ne se souvenant plus de propriétés.” Elles n’ont nul lieu. Sans propriétés, elles persévèrent quand même sans attributs, sans caractéristiques, “sans qualités” (comme dit Robert Musil). On n’ose pas vraiment affirmer qu’elles seraient déracinées. Parfois, en 1999, elles se suspendent sur une branche, “comme des oiseaux”, ou bien comme des “notes de musiques”. Ces figures humaines seraient, peut-être, des portraits sculptés d’ancêtres, des stèles funéraires, des bornes, des statues-piliers, des témoins, des doubles. Sans bras ni jambes, elles ne marchent pas. Elles seraient des idoles immobiles. Ces figures humaines font face. Elles affrontent. Elles sont regardées. Qui ou quoi regardent-elles ? ![]() Ces fragments de bois flottés et polis ne sont pas exactement “choisis” par Marc Bourlier. Ils “choisissent” plutôt l’artiste ; ils le cooptent ; ils le commandent en quelque sorte ; ils l’obligent à créer, à inventer … la sculpture, Marc Bourlier crée d’abord des têtes, des visages qui ont leur nez toujours et, assez souvent, deux oreilles (ou bien une seule). Les têtes ont deux yeux et une bouche : Trois trous percés, forés, creusés. Elles n’ont pas de cheveux (sinon, jadis, … des carrés, parfois arrondies ; le menton de l’une est triangulaire ; elles sont souvent allongées. Elles ne font pas toujours triste mine. Chaque tête trouve son corps qui lui sied, qui lui convient, qui le modifie. Quand Marc Bourlier sculpte, il médite, délibère, rêve, invente. Il a l’intention d’agir peu, d’intervenir peu, d’ajouter le moins possible, de compléter peu. Il n’insiste pas. Discret, circonspect, mesuré, il ne pèse ni ne pose. Le peu devient intense et extrême, décisif. Les figures humaines de Marc Bourlier sont souvent serrées, accolées, elles se touchent alors. Parfois, elles sont solitaires. Mais, fréquemment, elles s’approchent. Elles deviennent des couples, des familles, des clans, des tribus, des groupes, des bandes, des coteries, des foules. Elles s’installent parfois dans l’ovale, parfois dans un espace rectangulaire ; parfois, elles sont encadrées et, parfois, elles se libèrent en partie de l’huisserie, du cadre. Certaines figures humaines de Marc Bourlier portent une large ceinture, constituée par la ficelle de lin, un cordon ou une sangle, ou bien un ornement modeste, une marque, un galon, un insigne. La ficelle de lin lie aussi, attache, noue, aide les bois flottés, les préserve. Telle figure humaine murmure : “j’aime l’odeur de l’ylang-ylang” ; telle autre “est revenu en septembre” ; telles autres se préparent “juste avant le voyage” ; d’autres vivent une “journée pluvieuse” ; le jeudi 10 février 2005, quelqu’un “était très heureux” ; parfois, “un nuage passe” ; et d’autres figures humaines découvrent un “passage secret”. Gilbert Lascault |

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