Depuis la fenêtre de mon bureau, jusqu’à tard dans la
nuit, je vois une sourde lumière jaune dans l’atelier de ma voisine.
Je pense au fanal bleu de Colette ou au carreau éclairé
de l’hôtel Biron qui intriguait Cocteau et dont il apprit que c’était
la lampe d’un jeune poète Praguois, Rainer-Maria Rilke.
Ces petites lumières des mansardes ou des ateliers interrogent
ceux qui se soucient des destinées inconnues, appliquées
à leurs travaux poursuivis dans le calme propice des nuits, souvent
par obligation plus que par choix. Ainsi, notre curiosité devient-elle
presque une inquiétude, une sollicitude qui s’appliquerait à
l’ensemble du monde des travailleurs. Ces discrets éclairages disent
à la fois la solitude et l’espérance de tous ceux dont ils
illuminent la page blanche, le chevalet, l’établi …
Ce n’est que longtemps après mes premières observations
que je pus admirer ce à quoi s’appliquait tant ma jolie voisine :
rien de moins que la minutieuse reconstitution d’un monde. Des paysages,
des couleurs, des sentiments surtout, faits de particules, d’éclats,
de fragments assemblés, comme la fixation des images d’un de ces
émerveillants kaléidoscopes de nos enfances dont on ne parvenait
plus à détacher l’œil.
Mais la seule joliesse de ces objets ne serait rien si ces créations
n’étaient dues qu’à la patience et la dextérité
alliées : elles matérialisent le monde rêvé
par Séverine. La jeune femme devient une voyante fascinée
par sa boule de cristal qui lui dicte ses visions. Comme Narcisse, penché
sur la profondeur d’un puits, elle épie le sombre miroitement des
eaux chargées de dons et de maléfices. Elle s’échappe
de la fascination pour s’acharner sur le charme. Alors, elle rompt, lime,
sertit, assemble, fixe ses bribes de matériaux et paillettes de
couleurs qui deviennent écailles de son âme. La vision se
précise, devient dialogue, doute, assentiment, lutte, bénédiction,
enfin !
Dans cette attention, cette tension, cette solitude, une œuvre est
née. L’œuvre véritable d’une artiste. Le message est
passé. C’est encore avec gratitude et humilité que Séverine
offre à notre joie sa délivrance.
Jean Clausel |