Séverine Gambier est née en 1956 à Paris. Sa mère, historienne du livre alimente son éducation intellectuelle, son père, avocat originaire du nord de la France, très proche de Jacques Doucet est le défenseur et l’ami de nombreux artistes. Collectionneur, il fédère un entourage animé par Poliakoff, César, Yves Klein, Roger Edgar Gillet, entre autres.

Dans cette ambiance singulière, Séverine développe, au cours de son enfance, une attirance pour le bizarre. Elle dessine et pratique des expériences d’apparition, lui permettant « d’observer les choses en train de se faire », le processus de fabrication qui la fascine. Ses parents se séparent en 1968. Séverine a 13 ans. Au cours de sa scolarité, sa personnalité rebelle s’aiguise en regard des événements et de l’éveil de consciences engagées dans le contexte de 1968. Elle intègre à partir de 1973, après l’obtention du bac à lauréat, le milieu du cinéma faisant initialement toute une série de petits boulots (figuration, bon de commandes pour la BPI, dessins de projecteurs pour le cinéma, maquettes, scripte, notamment pour un film sur le Crazy Horse). Elle rêve de devenir réalisatrice. Poursuivant une œuvre à la fois écrite et dessinée, elle découvre l’œuvre de Wölfli et d’Aloïse Corbaz dans le cadres des expositions consacrées à l’art brut dans les années 1970, notamment Les Singuliers de l’Art (1978, MAMVP). A ce moment-là, elle écrit des poèmes. La lettre a toujours, dans son œuvre, une place essentielle. Ses ex-votos délivrant souvent des bribes littéraires, complétées par les titres qu’elle donne chacun.

A cette époque, elle occupe une chambre à Maubert, dans le 5e arrondissement et intègre les Beaux-Arts, inscrite dans l’atelier de François Matthey. Elle n’y reste que six mois, travaillant le nu et le modèle vivant, puis réalise des œuvres en peignant des petits carreaux colorés qui la rapproche d’Hundertwasser auquel elle adressait des lettres dans son enfance. Elle pratique toujours la peinture et le collage qui portent en eux la genèse de la mosaïque à venir. Elle rencontre le photographe Yan Rocher à l’âge de 25 ans, en 1981. De leur union naîtront deux enfants, aujourd’hui acteurs, Angel (également réalisateur) et Nino. Treize ans plus tard, Yan décède prématurément.

Cet événement la marque profondément. Ils occupaient une maison dans la proximité de laquelle elle avait un atelier. Un beau jour, elle couvre les murs d’un pilonne de la cave de tessons de vaisselle brisée. La maison devient essentielle dans son processus créateur. Elle débute une mosaïque sur un des murs de la salle de bain et réalise petit à petit sur des supports de bois des ex-votos composés de bris de vaisselles, en général des assiettes historiques sur lesquels sont imprimés des motifs décoratifs, des figures référentielles et toute une dimension décorative, essentiellement florale. Elle approfondit son travail au fur et à mesure des années, un travail qui lui permet de « recoller les morceaux » d’une vie qui s’est elle-même brisée. Elle intègre des fèves, des perles, des poissons dans des compositions qui permettent à son âme de murmurer des mots « doux » à l’esprit de son amoureux disparu, même si au fil des années, son œuvre a transfiguré la stricte dimension autobiographique, par des aphorismes réemployés avec une certaine dérision, fonctionnant comme un journal fabuleux au caractère sacrée.

Séverine définit ainsi sa propre démarche :

« Nul, sans ailes, n’a le pouvoir de voler »… « Aiuto ! », parce que tout commence en Italie, Aiuto, les enfants, les amours, les Putti, je me raccroche aux miettes laissées des grands continents dévastés La somme des impuissances/Ravauder des ailes non avenues/Petites mains en points de suspension/Fil mal bâti/Ce n’est pas cousu de fil blanc/C’est complexe, les échecs/Ca brise le coeur/Ca fendille le cerveau/Les lésions t’envolent mieux que les ailes/Te chuchotent l’intranquillité mais c’est sussuré, fissuré, filmé dans le vif, à ta portée de silencieuse emportée par les flots.

Tu reviens. Tu déchires les papiers jaunis-Tu tailles le froid de la porcelaine-Tu agglutines les perles de pacotille.

Faut se crever les yeux pour sauter dans le vide. Le vertige te poursuit/Ni tapis rouge, ni échelle de cordes comme dans les images entrevues/Des passerelles/ Des chemins au point de croix/Micro-dallages et pavements de fleurs artificielles/Se faufiler dans les fragments/Les relier/Quelque chose de solide/Tu fais face au vertige, par instant/Mais les temps s’entremêlent/Très confus/Tu saisis la confusion comme tu peux/Mains écorchées, tu saisis. Il y a urgence.

Le labeur est un contre-poison, mes enfants, mes amours, mes Putti.

J’ancre mes morts, mes peines, mes désillusions, la tête à l’envers, reliés par l’ombre de la terre et l’or factice du couchant.

Et voici mon coeur qui ne bat… mes enfants, mes amours, mes Putti.»

Séverine Gambier travaille presque toujours en série. Depuis deux ans, les figures de Nicolas II et de l’impératrice Alexandra Feodorovna, couple impériale et historique au destin tragique, sont « canonisés » par les moyens qui sont les siens, intégrés dans des compositions et sur des supports de bois qui rappellent immanquablement l’art de l’icône. La dimension décorative de ses mosaïques de plus en plus délicates et sofistiquées enserre chaque figure, ou le motif récurrent de la croix, en agissant peut-être, parfois, comme des vanités contemporaines.

Sa première exposition eut lieu en 1987.

Elle expose depuis 2004 à la galerie Béatrice Soulié.

Texte et propos recueillis par Charlotte Waligòra