L’amateur d’art est un voyeur qui scrute les tableaux pour découvrir, au-delà des apparences, les secrets inavouables d’une conscience. Façon élégante de se rassurer. Avec Georgik, il sera comblé : depuis trente ans, son œuvre est un journal intime dans lequel il livre les soubresauts de son inconscient. Regardez, vous ne serez pas déçus, le trouble de ces images ne vous quittera pas de longtemps. Ces visages désespérés, ces squelettes obsédants, ces petites filles sournoises, c’est vous…

Daniel Cordier

Nos corps sont pleins de cages et ces cages pleines de nuit. Mais nous vivons avec, nous bougeons dedans, nous en faisons reluire les barreaux, nous agitons comme des oriflammes notre peau sur nos os, nous jetons des gestes et des gestes dans la cheminée en écoutant les moissons du feu. Nous marchons, nous courons, nous nous repaissons de tout car il faut bien huiler les ressorts et nous dissertons sur la laideur sans avoir jamais aperçu la beauté.
Mais supposons qu’il y ait cassure, blessure, explosion et qu’un de nos os, voire plusieurs, s’expose à l’air frais, à la candeur menteuse de l’air. Supposons que, d’un instant à l’autre, pauvrement réparés, nous n’ayions que les yeux pour vivre, tout le reste, corps et âme, jeté dans un lit comme une fosse. Supposons que nous passions du mouvement à l’enfermement. Que nous restera-t-il des libertés traversées? De la cendre. C’est cette matière-là que réveille Georgik à son bal des immobiles, des boîteux et des torturés. L’immobilité, disait Ferré, ça dérange le siècle. Ici, elle dérange le monde. Elle a surgi d’un de ces livres qui parlent du malheur (j’en trouvai un, encore, l’autre jour, ahurissant, dans une solderie du Marais, sur les crimes). Figés sur la transparence lourde de plaques photographiques, le petit Georgik y découvrait les regards vides, les espoirs épuisés des pensionnaires d’un sanatorium. Jusqu’alors ce fils d’une ballerine était bercé par la grâce. Voici qu’il passait du corps de ballet au corps balayé. Des pointes aux clous. Des ruisseaux de beauté traversés à gué dans l’insouciance à la peur de mourir et pire, lorsqu’on est lâché par le bonheur, à l’angoisse de ne pas mourir.
Ses danseurs immobiles, enfants devenus vieux, dégriffés de leurs rêves, prisonniers des barreaux du lit, moineaux en saccade dont on ne respire même plus le souffle, vieillards imprégnés d’innocence empoisonnée, et tous ses éclopés sans âge, déformés, béquillant depuis des millénaires, ne sont que l’ombre des vivants qu’ils furent et, peut-être, que nous sommes. Ils nous appellent sans rien attendre de nous. Autour d’eux les décors ne sont que portes closes, paravents aveugles, fenêtres opaques. La technique de Georgik, superposition de papiers cristal, laisse les couleurs étouffer autant qu’exulter. Et lâcher parfois, comme un oxygène revenu des étoiles, des milliers bulles fragiles, sperme de méduse, étoiles aux trajectoires biaisées qu’on rêverait d’attraper entre le pouce et l’index comme on fait, par un acharnement de vengeance revenu de loin, du papier bulle. 
Comment sait-on que ces vivants terribles sont morts même s’ils nous regardent? Parce que nous les avons ignorés. Nous ne leur avons jamais rendu visite. Pour preuve, rien n’a été déplacé autour d’eux : ce blanc qui les frôle est un blanc d’araignée, chargé de pâleurs des toiles abandonnées. Ce faux tulle enchante la mort mais dans l’ombre résistent les pastels. Guerre des couleurs livrées dans les tranchées. Quelle force, quelle grande beauté, offerte chez Béatrice Soulié, que ce monde dessillé, flottant de travers, avec la chair ardue des plâtres saisissant, cimentant, les pieds, les mains ou les hanches, mais à jamais si légers.

 Pierre Vavasseur

Principales expositions collectives
1989 : Centre Georges Pompidou, Musée d’art Moderne, Paris
dans le cadre de la donation Daniel Cordier
1993 : Café électronique, Paris
1996 : Galerie Claudine Lustman, Paris.
2003 : 5-28 septembre : Virage viral, Galerie À plus d’un titre, Lyon.
2005 : Musée des Abattoirs, Toulouse.
2007 : Grand Palais, Paris, Artparis Galerie Pierre Chave (printemps)
2007 : Elysées de l’Art, Paris, Galerie Guislain États d’art (octobre)
2009 : Centre Georges Pompidou, Musée d’art Moderne, Paris (janvier) dans le cadre de la seconde donation Daniel Cordier
2009 : Musée des Abattoirs, Toulouse (février).
2009 : Regard sur les collections De Dada à demain, l’esprit Chave, du 13 juin au 1er novembre Château de Villeneuve, Fondation Emile Hugues, Vence.
2010 : Galerie Pierre Chave,Vence.
2012 : Galerie Pierre Chave,Vence avec Dado et Fed Deux
2012 : Arsenic Galerie, Paris, parcoure des mondes, septembre 2012
2015: L’oeil du collectionneur, musée Denys-Puech, Rodez
2016: Le musée égaré dans les murs du musée Paul Dupuy. Dans le cadre du festival « le printemps en septembre » a Toulouse,

Expositions personnelles
1993 : Centre culturel français de Gênes (Italie).
1994-5 : Galerie Philippe Gand, Paris.
2006 : Galerie Pierre Chave,Vence.
2007-2008 : Galerie Frédéric Guislain, Paris.
2010 : Galerie Béatrice Soulié, Paris, « Les danseurs immobiles », novembre-décembre 2010.
2011 : Rec Galerie, Paris, « Quelques amis », mai 2011.
19- 22 mai Journées nomades Aux sources de la création dans le Haut Marais
2012 : Galerie Béatrice Soulié, Paris, « Moi aussi je suis gentille», janvier 2012.
2013 : Espace Richterbuxtorf, Lausanne, Suisse, « Loups,petites filles et transparences »
2015: Galerie Hus et Section Pigalle, Paris, « Contrepied », mai-juin 2015

Catalogues
Donations Daniel Cordier, Musée d’art moderne Georges Pompidou, 1989, Harry Bellet, p. 262-265.
Galerie Chave, textes de Daniel Cordier, Anne Sauvagnargues, Vence, Edition Pierre Chave Vence 2006,
Les danseurs immobiles, textes de Daniel Cordier, Pierre Vavasseur, Galerie Béatrice Soulié, Paris, Claude Roffat, 2010
Loups,petites filles et transparences , texte de Régine Buxtorf, Editions Richterbuxtorf , Lausanne, 2013

Illustrations
Heavy Metal, 1979, New York.
Revue d’esthétique, n° 45/04 automne 2004.
Art et philosophie, Anne Sauvagnargues (dir.), ENS Éditions, 1998.
Chimères, 2010, Paris.

Publications
Sauvagnargues, Anne, « El arte, el animal, el monstruo » [L’art, l’animal, le monstre], in De Animales y monstruos, ContrTextos, Museu d’art contemporani de Barcelona (MACBA), p. 27-50, analyse de l’exposition « les Danseurs Immobiles » p. 40-42.